Causes et conséquences d’un Brexit Colombien

Colombie

Suite au référendum du 2 octobre 2016 sur le processus de paix avec les FARCs en Colombie, Alexis revient nous éclairer sur les résultats surprenants qui n’ont amené que 37% des électeurs à se déplacer pour finalement voir le « Non » l’emporter avec 50,21% des suffrages exprimés.

Alexis Carrière (FFE)

Alexis Carrière (FFE)

Salut Alexis,

 

Il y a un peu plus d’un mois nous parlions du référendum en Colombie. Tu parlais du risque d’un Brexit à la Colombienne. Le 2 octobre les Colombiens ont refusé, par une courte majorité (50,2 %), de valider le texte signé entre le gouvernement et les FARC.

-Quelles sont les forces politiques qui ont combattu pour le « Non »?

Un peu comme le référendum de 2005 sur la constitution européenne en France, plusieurs forces (politiques ou non) se sont regroupées autour du « non ». La principale force politique étant le parti de l’ancien président, Alvaro URIBE, le Centro Democrático, mais il faut aussi savoir que les évangélistes (qui représentent tout de même quelques 10 millions de Colombiens) ont tenu un rôle prépondérant dans la campagne du non en mettant en avant la supposée « théorie du genre »

-Quelles sont les « largesses » reprochées à cet accord par les partisans du « Non »?

Il y a eu énormément d’arguments autour du « non », des plus compréhensibles aux plus invraisemblables. Mais les arguments les plus repris et les plus forts concernent la relative impunité des anciens guérilleros, la possibilité pour les anciens guérilleros de se présenter aux élections (et d’ailleurs d’obtenir un minimum de 5 sièges au Congrès même en cas de défaite aux élections de 2018 et 2022) et enfin le paiement d’un salaire minimum (environ 250 euros par mois) aux anciens guérilleros qui fait partie de la politique de réintégration à la vie civile.

-Comment rebondir en Colombie après cet échec? Le gouvernement actuel qui a mené la négociation avec les FARC pendant 4 ans est-il menacé et/ou fragilisé par cet échec ?

Le premier point positif, c’est que les FARC ont décidé de maintenir le cessez-le-feu, et le gouvernement en a fait de même. Par contre, si le gouvernement est fragilisé par le non au référendum, le camp du « non » n’a pour l’heure fait aucune proposition concrète et a assuré vouloir améliorer les accords de paix alors même que pendant les 4 années précédentes, ils ont toujours refusé les invitations du gouvernement et des FARC à participer aux négociations à La Havane (Cuba).
Les FARC sortent également extrêmement affaibli, et c’est un premier choc pour eux, car pour la première fois, ils se sont frottés à la réalité, qui est que l’immense majorité de la population colombienne ont une image très négative d’eux. C’est une véritable claque pour les chefs de la guérilla qui rabâchent à longueur de journée à leurs soldats qu’ils se battent pour le peuple colombien.

-Selon toi, est-il possible que le conflit puisse reprendre à la suite de cet échec du référendum ?

Je ne pense pas, il y a eu de telles avancées, qu’il semble difficile de revenir en arrière, d’ailleurs si les FARC ont accepté en 2012 de s’installer à la table des négociations, c’est parce qu’ils se sont enfin rendus compte que leur guerre n’était pas gagnable.

-Le récent Prix Nobel de la Paix peut-il changer quelque chose? Comment est-il perçu en Colombie?

On s’y attendait depuis des mois, voire des années. La portée d’un Nobel est hautement symbolique, pour beaucoup il s’agit d’un soutien de la communauté internationale aux accords de paix, et pour d’autres ce prix décerné à Juan Manuel SANTOS ne représente rien, certains pensent qu’il aurait dû être attribué aux victimes des FARC (Note : SANTOS a déclaré qu’il dédiait ce prix à tous les Colombiens victimes du conflit).

-Y-a-t’il des discussions sur ce que doit être un référendum? Le gouvernement actuel peut-il passer outre ce vote et valider l’accord avec les FARC ? Il ne semble pas que la majorité des Colombiens se soient exprimés.

C’est là tout le paradoxe, SANTOS a envisagé ce référendum pour donner une plus grande légitimité à l’accord, mais en réalité personne n’avait envisagé une victoire du « non ». Le vote n’avait qu’une valeur consultative, mais SANTOS a immédiatement tiré les conséquences du vote et a demandé à se réunir avec les différents représentants du « non » pour entendre leurs arguments et donc renégocier les accords.

-Cet échec peut-il avoir des conséquences régionales? Si oui lesquelles?

Non, par contre les résultats du vote sont flagrants et montrent que la majorité des zones touchées par le conflit ont voté en faveur du « oui », alors que les fiefs du « non » (Medellín, Bucaramanga) sont des zones épargnées par le conflit.

-Y-a-t’il un agenda particulier prévu en cas de « Non »? Est-il prévu de nouvelles négociations avec les FARC ?

Absolument rien n’était prévu, mais la pression de la rue commencent à se faire sentir, de nombreuses marches ont eu lieu dans les principales villes du pays pour demander une renégociation immédiate afin de finalement signer les accords de paix le plus rapidement possible.

-Qu’est-ce que l’Europe, qu’est-ce que la France, peut apprendre de ce scrutin?

Il y a un enseignement très important pour nous en Europe. Avant le référendum, jamais les sondages n’avaient donné le « non » majoritaire, au contraire, le « oui » était crédité de 65 à 75% des votes. Donc beaucoup de personnes, rassurés par cette avance ne se sont pas déplacés pour voter, et l’abstention a atteint 62% ! Après le Brexit, c’est la deuxième fois en quelques mois que nous avons d’énormes surprises. Dans les deux cas les mêmes recettes, fort taux d’abstention, vote sanction et argumentation très discutables voire carrément démagogiques. J’espère donc que les États-Unis apprendront très vite de ces deux cas-là, et qu’en France nous serons en mesure de faire de même pour les élections de 2017.

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