Salon du Bourget : une ombre plane sur l’Europe de la défense


Dimanche 25 juin s’est achevée la 52e édition du salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget. La star cette année était incontestablement le F-35 Lightning II de Lockheed Martin, dernier né de l’industrie aéronautique américaine, et dont c’est la première véritable démonstration en public.

Rien de bluffant pourtant dans les prestations en vol du nouveau chasseur américain. Ayant tout juste acquis sa « capacité opérationnelle initiale », le F-35 devra probablement attendre encore plusieurs années d’essais et de mises à jour avant de faire valoir son plein potentiel. Cette démonstration au Bourget est avant tout l’occasion d’un coup de communication et envoie un message clair aux détracteurs du programme F-35, enlisé dans la polémique depuis plusieurs années.

Le chasseur de 5e génération ou le pouvoir des mots au service du marketing

Lancé en 1994, le programme Joint Strike Fighter devait permettre de remplacer plusieurs modèles d’appareils conçus dans les années 1970. Avion multirôle aux capacités tant air-sol que air-air, le F-35 a vocation à devenir l’épine dorsale des forces aériennes américaines, avec plus de 2 400 appareils prévus, déclinés en trois variantes répondant aux besoins de l’US Air Force, de l’US Navy et du corps des Marines.

Comme son grand frère, le très performant F-22, le F-35 est conçu comme un avion furtif. Capable de frapper l’ennemi avant même d’être détecté, il est sensé surclasser tout ses concurrents, d’où sa désignation d’avion de combat de « 5e génération » qui reléguerait les Rafale, Eurofighter et autres Soukhoï une génération en arrière.

Le programme militaire le plus cher de l’histoire

Tout en faisant appel aux technologies avancées du F-22, le F-35 devait en être une version plus petite et moins coûteuse, capable de conquérir les marchés extérieurs. Et c’est là que le bât blesse, car en termes de dépassements de coûts le programme F-35 est devenu un cas d’école. Alors qu’il était déjà entré sur les chaînes de production, l’appareil a progressivement révélé de graves défaillances, menaçant y compris la sécurité des vols. Le retrofit des appareils déjà construits, le prolongement des tests et l’accumulation des problèmes techniques ont transformé le développement de l’avion en cauchemar financier, et ont repoussé son entrée en service de plus de 7 ans.

La répercussion des coûts de développement de l’avion sur le prix d’achat a bien failli être fatale au programme. Ayant culminé entre 180 et 300 millions de dollars en 2014 selon les versions, le coût unitaire a pu être stabilisé puis drastiquement réduit à 110 millions de dollars pièce pour la variante destinée à l’US Air Force.

Le F-35 demeure aujourd’hui l’avion de combat le plus cher du marché, à l’achat mais aussi et surtout à l’entretien – 42 000 dollars l’heure de vol en 2015. Le Rafale, qui était jusqu’ici jugé onéreux, ne coûte en comparaison que 70 millions d’euros à l’acquisition et 14 000 euros à l’heure de vol.

Pour un tel prix, on pourrait au moins espérer en avoir pour son argent. Mais, là encore, le F-35 suscite la controverse. Pour les détracteurs du Lightning II aux Etats-Unis comme pour ses concurrents commerciaux, la promesse d’un avion nettement supérieur à ses contemporains ne sera pas tenue. Dans la guerre de communication impitoyable qui se livre sur la toile et dans les médias, entre rapports officiels, effets d’annonce et batailles d’experts, il est difficile d’y voir clair. Probablement faudra-t-il attendre encore plusieurs années pour trancher le débat sur les qualités ou les défauts supposés du F-35.

Une menace pour l’industrie européenne de défense ?

Cela pourrait sembler étonnant, mais justement, plusieurs pays membres de l’Union européenne n’ont pas attendu d’y voir plus clair pour se porter acquéreurs du F-35. Mieux, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas et le Danemark ont pris part au programme Joint Strike Fighter, et ont contribué à hauteur de 4,4 milliards de dollars aux coûts de développement.

C’est d’autant plus remarquable que l’accord signé entre Lokheed Martin et ses partenaires est clairement déséquilibré. En particulier, certaines percées technologiques initialement tirées du programmes F-22 ne seront pas dévoilées aux firmes aéronautiques européennes.

Outre les espoirs déçus de transferts technologiques, la principale raison de la préférence américaine en matière d’avions de combat est avant tout diplomatique. C’est vrai surtout des États les plus dépendants du parapluie de l’OTAN. Choisir d’acheter des chasseurs made in US constitue un signal fort à destination de Washington, qui permet notamment de compenser le non-respect des critères budgétaires normalement imposés par l’Alliance atlantique.

Malgré tous ses déboires, le F-35 s’est installé en Europe et, par sa seule présence, rendra plus difficile la réalisation de partenariats futurs visant à partager les coûts croissants de R&D militaire entre pays européens. Le risque en perspective est de voir disparaître du continent, faute de crédits suffisants, des compétences techniques clés, et de perdre ainsi notre autonomie stratégique dans un domaine structurant de notre base technologique et industrielle. Bien sûr rien n’est encore scellé et il appartient aux européens de prendre leur avenir en main.