Interview avec un JDem expatrié


Salut Rafael, est-ce que tu veux te présenter rapidement? Qu’est-ce qui t’a amené aux USA? Qu’est-ce qui t’a amené au MoDem?

Pas de souci! Je m’appelle Rafael Guenoun ; j’ai 31 ans, et je suis expatrié aux USA, plus précisément à Madison, la capitale de l’état du Wisconsin. La raison de ma présence dans le Midwest, c’est que j’ai suivi ma femme – qui est américaine – ici, afin qu’elle puisse finir un programme doctoral à l’Université du Wisconsin. Comme la ville est super, et la région est magnifique, on a décidé d’y rester après qu’elle ait obtenu son diplôme. Je suis travailleur indépendant, assistant virtuel, avec mon agence appelée Le Back-Office (www.leback-office.com). Je travaille aussi dans un petit restaurant français qui s’appelle La Kitchenette, tenu par une jeune française.

 

Je suis entré au MoDem à la création du parti, après avoir soutenu François Bayrou pour l’élection de 2007. À l’époque, je vivais au Canada, où je bouclais un Associate of Arts Degree (DEUG) en science politique. J’aimais l’idée d’un centre radical, pragmatique, social quand il fallait l’être (et sans être de gauche), libéral quand il fallait l’être (et sans être de droite). A mon retour en France, j’ai suivi le parti, puis j’ai pris mes distances pendant un temps, notamment pour des raisons professionnelles. J’y suis revenu en 2016, non seulement pour les élections, mais aussi parce que je voulais m’impliquer dans la politique à nouveau. Autant j’ai eu pas mal de participations dans le milieu associatif dans ma vie (dans le sport, les échanges culturels, etc.), autant seuls les partis politiques ont un champ d’action qui couvre vraiment tous les sujets majeurs de la vie de tous les jours (travail, économie, environnement, éducation, santé, etc.).

Les USA sont un vaste territoire. Est-ce que tu peux nous présenter les spécificités de ton État?

Le Wisconsin est l’état laitier des US. L’agriculture y est un secteur de l’économie majeur. On y fait (et consomme) aussi beaucoup de bière, du fait des racines allemande et polonaise de la région. Par ailleurs, le système universitaire de l’Université du Wisconsin fait parti des meilleurs systèmes d’enseignement supérieur du pays. Les gens du Midwest, plus généralement, sont réputés pour être charmants et avenants, et à juste titre. Là où les gens de l’est sont parfois abruptes, et ceux de l’ouest parfois superficiels, les “Midwesterners” sont des gens authentiques, toujours polis et assez réservés, même les plus extrêmes d’entre eux. C’est – en tous les cas – l’expérience que j’en ai. A noter, cependant, que la ségrégation y existe encore, y compris à Milwaukee, la plus grande ville de l’état. C’est une ségrégation de fait et pas légale, bien entendu, mais les communautés afro-américaines et blanches ne se mélangent pas beaucoup, sauf pour suivre les matchs de l’équipe de football américain locale: les Green Bay Packers. Au passage, c’est la seule équipe de football US professionnelle dont les supporters sont propriétaires (comme les socios espagnols).

 

On va bientôt “fêter” l’anniversaire de l’élection de Trump. Qu’est-ce que tu retiendrais de cette première année?

Beaucoup de confusion, de panique, de colère, et de familles qui se divisent. Globalement, Trump n’a aucune victoire législative à son actif, parce qu’il n’a aucune expérience en politique publique. Alors qu’il reprochait à Obama de légiférer par décret, il se retrouve obligé de faire la même chose. En revanche, les institutions américaines sont plus solides qu’on ne le pense. À chaque décret, les cours de justices sont immédiatement saisies par les associations, et les textes considérés illégaux sont suspendus. La question de la réforme de la santé est problématique, de même que celle des jeunes immigrés arrivés sur le territoire mineurs (on les appelle souvent les Dreamers, ou rêveurs, du nom du décret qui avait été créé pour eux par l’administration Obama). Sur ces sujets, Trump va peut-être gagner, car il a mis un pistolet sur la tempe du Congrès, en suspendant le décret pour les Dreamers, ainsi que le financement de l’Obamacare. Si les représentants de la chambre et les sénateurs ne légifèrent pas – et vite! – des millions de personnes pourraient se retrouver dans des situations absolument catastrophiques. Il faut donc reconnaître à Donald J. Trump cette capacité à casser le statu quo, qui n’a que trop duré aux USA, et dont il est lui-même le produit.

Globalement, Trump n’a aucune victoire législative à son actif, parce qu’il n’a aucune expérience en politique publique.

 

Trump est un président qui tweete beaucoup, il y a beaucoup d’annonces. Mais dans les faits, quels sont les changements que les américains ont d’ors et déjà pu observer?

Mis à part les décrets rejetés (notamment le tristement célèbre “Muslim Ban”), Trump a réussi un coup important, en faisant entrer à la Cours Suprême fédérale le juge Neil Gorsuch, un constitutionnaliste littéral. Il l’a fait en faisant, notamment, sauter la règle des 60 voix sur 100 au sénat, lui permettant donc de faire confirmer le candidat avec 51 voix sur 100. Cette nomination portera ses fruits dans les prochaines années, sur les sujets de la place de la religion dans l’espace public, notamment, y compris la capacité pour des personnes religieuses de refuser des services à certaines minorités (transgenres, homosexuels, femmes, etc.). Pour information, Neil Gorsuch avait soutenu Hobby Lobby, une chaîne de magasins, dans leur refus de ne pas couvrir les contraceptifs pour les femmes dans les polices d’assurances qu’ils fournissaient à leurs employés, du fait des croyances religieuses du groupe. Cela laisse présager des décisions de justice très polémiques dans les années à venir. Du reste, seuls les médias se font les relais des Tweets du président. Je crois que les gens y prêtent de moins en moins attention, avant tout parce que le flux est tellement important que c’est devenu assez fatiguant à suivre. En revanche, beaucoup d’entre eux suivent les chaînes d’infos qui parlent encore et toujours d’impeachment, suite à l’affaire Russe.

 

Du point de vue des USA, la perception de la France a-t’elle évolué depuis les élections, respectivement, de Trump et de Macron? En est-on encore aux “freedom fries”?

J’ai été agréablement surpris par la réaction des américains après l’élection du président Macron. Après le Brexit et l’élection de Trump, la France était scrutée de près, surtout à cause de la présence annoncée depuis longtemps de Marine Le Pen au second tour. Au restaurant français, un grand nombre de gens sont venus nous féliciter après les résultats. Il y a eu des drapeaux français çà et là, à la place du Star-Spangled Banner, pendant 24-48 heures. Depuis, plus rien. Les gens sont à nouveau sur CNN, MSNBC et autres. Ce qui les intéresse plus, c’est l’affaire de l’ingérence russe dans les élections ou la Corée du Nord. Globalement, les américains prêtent assez peu attention à ce qui se passe à l’étranger, au-delà des sujets en lien avec des intérêts directs des US (guerre, terrorisme, etc.).

 

Français, démocrates, nous avons grandi avec l’idée Européenne, l’idée d’alliance, d’intérêt commun. Trump semble lui emmener les USA dans la voie de l’intérêt particulier, quitte à monter des murs avec ses voisins et premiers partenaires. Comment penses-tu que l’Union Européenne puisse traiter avec cette administation? Penses-tu que l’on peut se rapprocher d’autres pays?

Je crois savoir que l’Allemagne a déjà profité du changement de doctrine de l’administration américaine pour se rapprocher un peu plus de la Chine. C’est à double tranchant, parce que les chinois n’ont pas vraiment nos intérêts européens en tête non plus, mais – dans les circonstances actuelles – cela a du sens. Je ne pense pas que l’Union Européenne puisse réellement travailler avec l’administration américaine actuelle, avant tout parce qu’elle n’est pas encore complètement staffée. Il manque encore un nombre incalculable de personnes à des postes clés. Globalement, son amateurisme évident l’empêche d’être prise au sérieux, surtout quand les plus hauts dignitaires se contredisent. Je pense surtout que l’UE serait bien inspirée de profiter de l’opportunité que présente cette faiblesse des US au niveau international, pour aller vers une union plus politique, voire même sociale. Après, on sait que c’est un vœu pieux.

 

L’UE serait bien inspirée de profiter de l’opportunité que présente cette faiblesse des US au niveau international, pour aller vers une union plus politique.

À quoi faut-il s’attendre pour 2018 aux USA en politique intérieure et en politique extérieure?

En politique extérieure, mis à part des échanges de menaces stériles avec la Corée du Nord, pas grand-chose. Il faudra voir ce que la diplomatie américaine acceptera de faire vis-à-vis de la Syrie. Je crois sincèrement que la Russie va garder et consolider son leadership sur ce sujet, malheureusement.

 

En ce qui concerne la politique intérieure du pays, on se dirige vers une élection intermédiaire assez baroque. Les républicains plus traditionnels sont maintenant assez ouvertement concurrencés par la branche “Trumpiste” du parti, aux postures caricaturales et outrancières, dans la droite lignée du Tea Party. Pour autant, les républicains ont plus de chance de sortir gagnants, parce que les sièges en jeux le sont dans des régions qui leur sont favorables.

 

Qui plus est, les démocrates n’ont aucune colonne vertébrale. La scission entre l’aile modérée du parti et celle des “Berniecrats” (presque mélenchonistes, à ce stade) a causé un vide idéologique absolument terrifiant. Ils ne savent plus ce qu’ils veulent, ce qu’ils font, ce qu’ils sont… Leur seul cri de ralliement est la “résistance” contre Trump. Non seulement, c’est un dévoiement de ce que représente réellement le terme de résistance, mais ça n’est – surtout – pas un programme sur lequel on puisse se faire élire (“élisez-moi parce que je ne suis pas Trump”).

Enfin, y-a-t’il une perception erronée, un cliché, une idée reçue…sur ton pays de résidence sur laquelle tu souhaiterais t’exprimer?

On présente souvent les américains comme ignares. C’est faux. Le taux de succès en premier cycle à l’université y est nettement plus important qu’en France. Les personnes qui vont à l’université sont nombreuses, dans le pays, et ce malgré un coût phénoménal. C’est dire leur motivation à apprendre! Il y a un vrai intérêt pour la connaissance et la culture, et c’est ne pas faire honneur à ce beau pays de ne pas le reconnaître. On les présente aussi également comme obèses. Pourtant, j’ai rarement vu des gens autant s’exercer physiquement. Autant, il y a un vrai problème d’obésité dans ce pays, autant je constate qu’aucun français que je connaisse n’aurait la motivation pour aller à la “gym” cinq fois par semaine comme les gens de mon coin. Il y a une vraie prise de conscience – tout du moins là où je vis – sur l’importance du mode de vie sur la santé, et ça se voit.

 

Une dernière chose que je dirais, c’est que, malgré leurs excès, c’est aux US que j’ai pris connaissance du concept de simplicité volontaire. Il y a un contre-mouvement important qui s’oppose à la consommation de masse, pour promouvoir une consommation de qualité et une accumulation d’expériences, plutôt que de biens matériels. Ça n’est pas étranger au fait que les USA ne produisent plus autant qu’ils le faisaient et qu’ils sont devenus une société de service. Cependant, c’est quelque-chose de positif, qui dépasse les opinions politiques, et qui pourrait avoir un impact bénéfique sur l’environnement.


Retrouvez Rafael sur Twitter:  @RafaelGuenoun